Claude – “Le petit garçon que j’étais”

1939. La guerre tant redoutée arriva. Mon père fut capturé prisonnier en Allemagne, mais, muni de faux papiers et d’un esprit malin, il parvint à s’évader et à rejoindre la France en train (en première classe s’il vous plaît !). Avant de regagner l’Algérie où il passerait les années restantes de fin de guerre, il ne manqua pas de faire une halte à Orléans pour rassurer sa douce. La correspondance amoureuse avait été placée sous le sceau sans pitié de la censure allemande, les lettres et photos découpées, ne laissant que des bribes d’informations insignifiantes. Je possède encore aujourd’hui ces lettres et ces photos, témoins d’un autre temps. Un temps où l’intimité d’un couple n’était plus respectée, où de simples mots d’amour censés rassurer ses proches étaient soumis à un examen froid et suspicieux. Le duo se retrouva finalement après-guerre, et put sceller leur amour par le mariage.

Aux yeux de ma mère, personne ne revêtait plus d’importance que sa famille. Cette grande femme blonde, toujours coiffée de son impeccable chignon, n’hésitait pas à défendre son fils bec et ongle quand celui-ci faisait des siennes à l’école. Le petit garçon que j’étais se retrouvait bien souvent au centre des bagarres dans la cour de récréation de l’Alsacienne, cette prestigieuse école privée des quartiers chics de Paris. La défense dévouée de ma mère ne suffit malheureusement pas à me racheter une conscience aux yeux du directeur, et, viré, je rejoignais l’école publique de notre arrondissement. Les heures de classe défilaient, marquées par l’ennui, par la rêverie aussi… Je me perdais dans les méandres de mon imagination stimulée par la fenêtre de la salle de classe, que je fixais bien davantage que le tableau. Les distractions étaient rares. Méritent d’être citées ici les bouteilles de lait chaud réconfortantes, distribuées quotidiennement aux gamins, et bien sûr, le splendide vélo de course que mon professeur bricolait à la sortie des cours. Ce fabuleux engin captait toute mon attention et fut peut-être bien à l’origine de mon goût pour le vélo de course… J’associe aussi ma passion pour les voiliers à cette époque. Je revois mon modeste petit voilier en bois qu’enfant, je déposais sur le bassin du jardin du Luxembourg. Je m’imaginais déjà à la barre de mon bateau, voguant sur l’infini océan. Je ne le savais pas encore, mais de bien plus grandes traversées attendaient l’adulte que je deviendrai. Mes rêves de gosse se réaliseraient.

 Les années passèrent. Le petit garçon que j’étais laissa la place à un ado grand, mince, aux cheveux châtain foncé et aux yeux verts souvent plongés dans un bouquin. Jules Verne, Victor Hugo, ou le journal de Mickey, tout y passait. Je dévorais les livres autant que je m’ennuyais. L’école ne m’intéressait pas, sauf peut-être le cours de français. J’avais remarqué que le prof m’aimait bien. Ah, et il y avait aussi ce prof d’histoire géographie, dissident communiste, qui était passionnant… Il s’était fait virer du parti communiste.

Plus que la salle de classe, la cour de récréation du collège Saint-Sulpice était à mes yeux de gamin le seul lieu stimulant de l’école : c’était là ou s’enchainaient les bagarres (dont une me coûta d’ailleurs un bras cassé), où l’on jouait aux osselets, où l’on s’échangeait des Carambars, ces douceurs sucrées qui nous collaient aux dents et nous filaient des caries.